Le tromboniste et compositeur anglais John Kenny pratique le carnyx depuis 1993.

La parution d’un disque exclusivement consacré à cette impressionnante trompette guerrière d’origine celte, qu’affectionnaient nos ancêtres gaulois, donne un nouveau souffle à un instrument aussi étrange que fantastique.

Article paru dans Le Figaro, 3 Janvier 2017 – THIERRY HILLÉRITEAU @thilleriteau.

Il n’y avait qu’un label indépendant pour se lancer dans cette folle aventure. Delphian Records, audacieuse maison de disques basée à Édimbourg, en Écosse, s’est fait une spécialité de la promotion des musiques expérimentales. Il y a un mois, elle a franchi un nouveau cap en publiant ce qui restera peut-être comme l’album le plus insolite de 2016 : Dragon Voices. Exclusivement interprété par le tromboniste et compositeur anglais John Kenny, ce disque propose plus d’une heure de pur carnyx ! Un instrument par deux fois millénaire bien connu des lecteurs d’Astérix, car fort pratiqué par les Celtes et notamment les Gaulois, pour semer l’effroi chez l’adversaire lors des combats.

Chuintements, grincements, hurlements de bêtes à l’agonie… Le résultat sonore a de quoi déconcerter les auditeurs traditionnels de musique classique, familiers du label. Obtenu par un savant travail de mixage en studio, afin de superposer différentes pistes (un morceau donne ainsi à entendre un quintette de carnyx !), il n’en est pas moins éminemment musical, évoquant par touches certaines sonorités plus feutrées de cuivres contemporains, tels que le trombone ou le saxophone.

Pour arriver à ce résultat, le musicien s’est servi de trois instruments reconstitués, dont la note fondamentale est heureusement identique. Le mythique carnyx de Deskford (Écosse), partiellement retrouvé en 1816. Celui de Tintignac, reconstruit d’après des éléments récupérés lors de fouilles en Corrèze en 2004. Et enfin une trompette courbe en bronze du Ier siècle avant Jésus-Christ, retrouvée à Loughnashade (le « lac aux trésors »), en Irlande du Nord, en 1794. Pour contextualiser l’ensemble, et rendre ces instruments à leurs vocations originelles, plusieurs pièces antiques ont été ajoutées, telles une conque musicale et des percussions : crotales en bronze, cosses remplies de graines…

Reliques du XIXe

John Kenny pratique le carnyx depuis 1993. À l’époque, il avait participé à une première reconstitution, sur les bases des reliques d’un instrument découvertes au début du XIXe siècle dans une tourbière à Deskford. Avec sa tête caractéristique en forme de sanglier,
le « carnyx de Deskford », aujourd’hui exposé au National Museum of Scotland, est rapidement devenu iconique dans le domaine de l’archéologie musicale. Kenny, qui fut le premier à faire sortir un son d’un carnyx depuis la fin de l’âge de fer, affirme même que l’instrument a servi de « porte-étendard au rapide développement de cette discipline nouvelle qu’est l’archéologie musicale ».

Une discipline qui a donné naissance, il y a trois ans, au Projet européen d’archéologie musicale (Emap). Doté d’un budget de 4 millions d’euros, ce dernier, qui fédère musiciens et chercheurs de toute l’Europe, vise à retrouver les sons de l’Antiquité ou des époques antérieures. Et donne lieu à une exposition itinérante, « Archaeomusica, sons et musiques de l’Europe ancienne », qui fera halte dès le 7 février au Musée de la science de Valladolid, en Espagne. C’est à lui que l’on doit notamment la reconstruction de l’instrument de Tintignac et de la trompette de Loughnashade. « Les reconstitutions sont une part essentielle de toutes les branches de l’archéologie, explique John Kenny. Mais la musique est fondamentalement différente en un sens. Alors que nos vies ont évolué, la musique, elle, n’a pas d’âge. »

Dragon Voices (Delphian Records)