Plus de 40 stèles de pierre mesurant jusqu’à 3 mètres, gravées il y a 5 000 ans. Les auteurs étaient partis des côtes turques à la recherche de métaux.

Enrico Martinet
Aosta, article publié dans le journal LA STAMPA : 20/02/2016

http://www.lastampa.it/2016/02/20/italia/cronache/i-souvenir-degli-argonauti-dietro-una-chiesa-di-aosta-UcDWRK0DUyIFvmab2UElzN/pagina.html

Gauches et bruyantes, les dents de l’engin de terrassement accrochent une grande plaque grise, longue et galbée d’à peine dix centimètres d’épaisseur. C’était en 1969, près de la petite église de St Martin de Corléans, dans la zone ouest d’Aoste.

La plaque ressemblait à un homme en pierre, peut-être un dieu.

Cette année-là, quand les étudiants enflammaient les rues et les places avec les slogans du mai 68 français, la plus grande aire mégalithique d’Europe émergea de la terre brune d’Aoste : un hectare où sont encore conservés les secrets du 3e millénaire avant JC. Dans ce bas Néolithique, des hommes partirent des rivages de la Mer Noire pour suivre des routes en éventail dans toute l’Europe, le long des grands fleuves à la recherche de métaux.

Les engins de terrassement qui devaient creuser les fondations de trois immeubles se sont arrêtés. Une ruine pour l’entreprise de construction, un émerveillement pour les archéologues. Les pelles mécaniques ont été remplacées par des hommes aux outils beaucoup plus délicats pour les fouilles. C’est le jeune chercheur Franco Mezzena qui les menait et il n’arrivait pas à en croire ses yeux.

Les premières fouilles, il y a 47 ans

Au mois de juin 2016, 47 ans après ces fouilles superficielles interrompues puis reprises, ouvrira le grand Musée qui abritera cet hectare d’Histoire. Les hommes de pierre, des stèles mesurant jusqu’à 3 mètres de haut reprendront leur place. Des statues érigées dans un panthéon par une civilisation qu’il faut encore déchiffrer, capable de naviguer, de suivre le cours des fleuves et de léguer des monuments à la mémoire d’une culture répandue dans toute l’Europe. De la Crimée à l’Ukraine, de la Mer Noire et du Caucase jusqu’aux rives du Rhône, du Rhin et du Danube. Et puis dans les vallées alpines, passage obligé pour franchir la grande charnière des montagnes. Parmi celles-ci, la vallée de la Dora Baltea**.

Cette civilisation est toujours entourée d’un voile de mystère. On sait qu’elle est arrivée au milieu des montagnes, il y a 50 000 ans. Un millénaire plus tard, les hommes qui l’ont remplacée ont utilisé ces Princes de pierre ou ces dieux pour construire un cimetière, des tombes gigantesques, dont une en forme de proue de navire.

L’aire mégalithique de Corléans implique la présence d’une ville importante dans la plaine de la Dora, un hectare consacré aux rites des vivants puis aux sépultures. Les pages d’Histoire écrites dans les couches de terre superposées laissent apparaître des labourages agricoles et sacrés, les rites des semailles de dents-de-lion qui peuvent mener au mythe d’Héraclès, plus de 40 stèles anthropomorphes alignées dans une allée monumentale et une rangée de 24 poteaux orientés sur les étoiles : d’Orion à la Grande Ourse qui est la constellation–repère pour la Vallée d’Aoste à l’époque des Celtes. II est important de noter pour les études que les stèles de ce type ont toujours été trouvées de façon sporadique, mais jamais dans un site aussi vaste.

Une légende citadine

LaStampa2Aoste découvre qu’une de ses légendes pourrait être le témoignage d’une réalité antique.

Parmi ses appellations pré-romaines, il y a « Cordelia ». C’est l’historien Jean-Baptiste de Tillier, secrétaire du duché d’Aoste qui l’évoque au XVIIIe siècle.

« Cordele » existe toujours. Elle se trouve sur la côte turque de la Mer Noire, dans l’ancienne Anatolie. C’est de là que les Argonautes, Jason et Héraclès lui-même, levèrent l’ancre. Peut-être étaient-ils l’escorte armée des scientifiques qui cherchaient des métaux au Néolithique.

« C’était la nouvelle technologie à l’époque », rappelle Mezzena. Hypothèse séduisante, la seule peut-être qui explique ce peuple nomade qui remonta l’Europe en laissant derrière lui des hommes de pierre.

Ses scalpels ont gravé des vêtements en fibres tissées ou tressées ornés de losanges et de carrés bicolores qui ont appartenu à des hommes, des princes ou des dieux armés de poignards et de haches.

Enrico Martinet
La Stampa, samedi 20 février 2016

** La Dora Baltea est un affluent de gauche du Pô qui traverse la Vallée d’Aoste.